« Ca a duré des heures, un déluge effroyable. A ne plus savoir où était la terre et où était l’eau… Sous la violence, les vagues noires s’emmêlaient comme des corps… Ces vagues, les déferlantes. Je les ai aimées » (p. 18). Le roman de Claudie Gallay commence comme ça, par une tempête qui s’abat sur un ancien hôtel, La Griffue, à l’extrême pointe du Cotentin, près de la Hague. C’est là que logent Raphaël Delmate, un sculpteur inspiré, sa sœur Morgane, belle plante voluptueuse qui s’ennuie, et la narratrice, une femme qui a passé la quarantaine et qui fait depuis six mois le recensement des oiseaux pour le Centre Ornithologique de Caen. Ancienne professeur de biologie à l’université d’Avignon, elle a fui le sud et sa douleur après la perte de l’homme qu’elle aimait et à qui elle s’adresse tout au long du texte à la deuxième personne du singulier. Cette femme meurtrie n’observe pas que les migrations des oiseaux dans ce lieu du bout du monde battu par les vents où la terre se confond souvent avec la mer, elle est aussi devenue l’intime des rares humains qui survivent encore là : Max le benêt qui rêve de construire son bateau pour aller pêcher les requins-taupes et d’épouser Morgane, la petite Cigogne au bec de lièvre mal opéré, fille d’un paysan violent et d’une mère qui s’est jetée sous un train, M. Anselme, toujours en habits du dimanche et qui ne vit que pour et par Prévert qui est enterré non loin de là, Hermann le commanditaire des sculptures de Raphaël, quelques rares ombres de passage, des ouvriers du centre de retraitement, des jeunes le week-end, des touristes égarés, des acheteurs potentiels. Elle fréquente le bistrot de Lili, plus haut dans le village : Lili est veuve depuis la mort de son mari pêcheur, disparu en mer, elle vit avec sa mère qui s’étiole et prépare des repas pour son père Théo qu’elle déteste et qui habite seul avec ses chats depuis plus de vingt ans. C’est Théo que la narratrice est venue remplacer pour ces relevés ornithologiques. Avant, il travaillait dans le phare qui éclaire la côte. Un soir d’octobre 1967, une famille a fait naufrage entre le port et l’île d’Aurigny : deux adultes, Béatrice et Bertrand Perack et un enfant de deux ans, Paul, ont disparu. Lambert Perack qui n’avait que douze ans au moment du drame est justement de retour au village pour vendre la maison familiale et enfin savoir. Sa présence perturbatrice et le regard d’ornithologue et d’oiseau blessé de la narratrice vont contribuer à fissurer le mur du silence. Théo a-t-il éteint le phare ce soir- là ? Pourquoi la vieille Nan que tout le monde prend pour folle et qui a été jadis la maîtresse de Théo prend-elle Lambert pour un certain Michel ? Pourquoi l’accuse-t-on d’avoir volé des jouets dans la maison des défunts ? Qu’était ce Refuge pour orphelin dont Nan s’occupait et où travaillait Ursula et qui a été abandonné ? Pourquoi la photo affichée dans le bistrot de Lili a-t-elle disparue ? La narratrice n’est pas du pays mais elle porte, elle aussi, son lot de secrets et de drames. Et parce qu’elle est aussi perdue que les autres, parce qu’elle a aussi un deuil à faire, elle gagne leur confiance tout en se rapprochant inexorablement de cet homme à l’Audi noire rencontré le jour de la tempête, cet autre être déchiré qui ne parvient pas à clore son passé. Le poids des vents, de l’océan, de cette terre pèse sur les silences. Et pourtant la vérité finira par émerger.
Ce gros livre de 520 pages publié aux éditions du Rouergue est le succès inattendu de cette année littéraire. Lancé sans aucune publicité par un petit éditeur de province, ce cinquième roman d’une auteure de quarante-sept relativement méconnue a profité rapidement d’un bouche-à-oreille très enthousiaste de la part des lecteurs et des libraires. Claudie Gallay, institutrice à mi-temps dans le Vaucluse, a découvert cette région de la Normandie presque par hasard. Désireuse de s’éloigner des lieux touristiques, elle a loué une chambre à Anderville pendant les vacances scolaires 2006-2007. De sa chambre, elle pouvait voir le phare de Goury (voir photo) que l’on reconnaît sur la couverture du livre et dans les descriptions. Un poème de Prévert (figure tutélaire qui veille sur le roman) a donné le sujet : « l’imprévisible conséquence d’un geste d’amour, la passion d’un gardien de phare pour ses oiseaux » (336)
Le gardien du phare aime trop les oiseaux Des oiseaux par milliers volent vers les feux Le gardien ne peut supporter des choses pareilles Au loin un cargo fait naufrage Jacques Prévert |
Il ne faut jamais juger un roman avant de l’avoir fini. Je suis donc allé jusqu’au bout et j’ai été récompensé car l’histoire recommence à prendre de la consistance vers la quatre-centième page quand les fils et les secrets commencent à se dénouer. L’histoire fonctionne même si les ficelles sont un peu grosses. Avant cette accélération de l’intrigue, je dois dire que je commençais à m’ennuyer depuis la fin de cette tempête inaugurale qui avait peut-être annoncé (à tort ?) une narration « déferlante ». A la page 186, j’avais même cru être interpellé par le sculpteur (Raphaël, un nom prédestiné pour un créateur) quand s’étonnant de la curiosité de la narratrice pour un détail apparemment insignifiant il avait lâché : « Faut que tu t’emmerdes à un point. – Je ne m’emmerde pas. – Eh bien, qu’est-ce que ça serait ! ». Je sais que l’ennui, la vacuité, la solitude, l’incommunicabilité des êtres, la pesanteur des secrets sont des thèmes littéraires féconds qui ne demandent que la patience et l’audace du lecteur pour être appréciés comme un mimétisme d’immersion et d’initiation. Beaucoup de détours, de conversations avortées, d’allers et retours sur les mêmes lieux, de jours passés sans que rien n’arrive et ne se dise, beaucoup de pages tournés et de chapitres accumulés, il y a bien des longueurs dans cette narration pour aussi peu de vérités. Inversement le principe de narration un peu sec et plus encore le mode de transposition du discours m’ont souvent gêné. Exemple :
- On vivait mieux avant, elle a dit en refermant son catalogue.
Elle parlait avec le facteur.
- C’était moins cher aussi. Quand je serai à la retraite, je partirai vivre dans le Sud.
La Mère a levé la tête.
- J’irai pas ! elle a gueulé.
- Pas trop loin de la côte, elle a précisé Lili sans faire attention à ce que continuait de maugréer la vieille. » (p. 70)
Procédé un peu répétitif aussi, la récurrence des références aux légendes et superstitions sur la mer et la lande : « On dit que la charpente a été faite avec les bois du bateau. On raconte aussi qu’il y a un vaisselier à l’intérieur avec toute la vaisselle de Sir John Kipper » (60), « Au village, on disait que des maisons comme celle du vieux Théo abritaient des goublins » (63), « On dit ici que le vent parfois est tellement fort qu’il arrache les ailes des papillons » (98), « le rouge-gorge, vous savez pourquoi il a cette tache rouge sur le jabot ? » (110), « Et si le papillon bat des ailes ici, il peut se passer quelque chose de très grave à l’autre bout du monde » (143), « On dit que les nuits de lune travaillent les corps des femmes » (221), « On raconte que des femmes qui avaient vu ce visage étaient devenues des errantes »(267) « La Hague est une terre de légendes, un lieu de croyances. On dit que certains disparus reviennent la nuit, incapables de se détacher de cette terre » (350)… Les légendes parlent beaucoup dans ce pays où les gens cachent l’essentiel de leur vie et n’osent se regarder en face.
Quelques détails ici ou là laissent également à penser aux négligences de la relecture : p. 148, il est question d’une photo de la construction du phare en 1834 (on date de 1839 l’invention de la photographie), p. 115 Lambert prétend qu’il avait quinze ans à la mort de ses parents or p. 66 une indiscrétion de Morgane nous a appris qu’il était né en 1955 et l’accident a eu lieu en… 1967 ! Quant à l’Ami 8, je ne sais pas s’il en existe encore quelque part. La rencontre inévitable de la narratrice et du beau ténébreux fait aussi partie des clichés romanesques un peu pesants de ce roman, comme ce nouvel avatar du couple de la Belle et de la Bête ou d’Esmeralda et de Quasimodo (Morgane-Max). Quant à la conclusion très stendhalienne, on ne peut en parler sans dévoiler le mystère. On peut ne pas adhérer…
Mais ne soyons pas trop sévères et ne cherchons pas la petite bête dans cette réserve naturelle d’espèces fragiles dilatées par la pluie incessante. Claudie Gallay nous entraîne dans un lieu que l’on peut se plaire à suivre dans ses itinéraires et avec Google maps (nouvel assistant de lecture des romans). Elle nous fait partager une atmosphère à la Simenon où les portraits des protagonistes et l’atmosphère lourde et détrempée comptent plus que l’intrigue policière et les circonvolutions du style. Dans l’errance générale de tous ces personnages, une note d’espoir renaît, la possibilité d’une reconstruction, d’un apaisement, d’une nouvelle vie. Comme Max qui réussit à prendre la mer. « Il faut lui faire confiance, dit la narratrice. C’est son rêve et les gens qui ont des rêves ne risquent pas grand-chose ». Ceux qui sortent des cauchemars non plus.
En septembre, François Dupeyron commencera le tournage du film adapté du roman. Sortie prévue en 2010.
Les déferlantes, Claudie Gallay, éditions du Rouergue, 21,50€
Je viens de lire ce roman. Je l'ai trouvé formidable. Il se trouve que je connais assez bien les lieux décrits par l'auteur. Et, dans ma lecture, je me suis retrouvé transporté là-bas, sur cette côte sauvage, sur ce bout de terre entre ciel et mer.
Je ne peux que recommander ce livre.
Rédigé par: Pierre | 11/09/2009 à 07:41